Le Bourreau des Coeurs
ANGE DJAKI
Introduction
LE BOURREAU DES CŒURS
ÉDITION PUBLIQUE
par J. Ange
Cette version publique présente la naissance de Tom : comment un homme doux
s'est fait briser jusqu'à devenir froid. Certaines scènes intenses (+18,
psychologiques, intimes) ont été adoucies ou retirées. L'édition intégrale (250+
pages, 18+) contient la version non censurée, la chute finale de Naïla, le
retour de Sara, la confession complète de Tom, et la dédicace finale aux frères
détruits.
Chapitre 1 · RIEN QUE POUR ELLE
À cette époque-là, Malik n’avait rien. Pas de voiture, pas d’appart à lui, pas d’économies de côté. Il louait une
petite chambre au fond d’une cour, derrière une maison beige dont la peinture partait par plaques sous la
chaleur. La chambre tenait juste dans un rectangle : un matelas deux places qui touchait presque les murs, une
table pliante, un ventilateur bancal posé sur une chaise en plastique. Les murs portaient des traces d’humidité,
comme des veines sombres. Le carrelage blanc était fendu par endroits. Par la fenêtre, on voyait les draps des
voisines sécher sur un fil. Ce n’était pas beau, mais c’était propre. Malik la gardait propre.
Il ne disait jamais “je galère”. Il disait “ça va passer”. Dans sa tête, tout était temporaire. Bientôt je vais me
relever. Bientôt je vais mieux gagner. Bientôt je vais pouvoir l’installer quelque part où elle sera bien.
“Elle”, c’était Sara. Sara avait tout ce qu’il n’avait pas : l’assurance, la façon d’entrer dans un endroit comme si la
pièce avait été préparée pour elle, cette présence qui fait croire qu’autour d’elle tout devient un peu plus haut
niveau. Quand elle riait dans cette chambre minuscule, la chambre paraissait moins pauvre.
Malik l’aimait. Pas un “je l’aime bien”. Pas “c’est ma go du moment”. Il l’aimait à un niveau dangereux. Il l’aimait
au point d’avoir mis sa dignité dans ses mains.
Elle était assise sur son matelas ce soir-là, jambes croisées, son short un peu remonté sur la cuisse, le dos calé
contre le mur, en train de faire défiler des stories sur son téléphone. Elle parlait sans trop le regarder : — Tu sais
que mon anniversaire c’est samedi prochain ? Elle disait ça comme si c’était une date nationale.
Malik a souri tout de suite. — Oui, je sais. Bien sûr qu’il savait. Il avait mis un rappel dans son téléphone en
majuscules. Il comptait les jours comme un enfant compte les nuits avant Noël.
Elle a levé un peu les yeux vers lui. — Tu prévois quoi ?
Ce n’était pas une vraie question. C’était une mesure. Montre-moi à quel point je compte.
Il avait déjà commencé à réfléchir depuis des semaines. Ce mois-là, il était serré. Le matin il aidait son cousin
dans un dépôt à charger, décharger. Le soir, il faisait des livraisons pour des gens du quartier, parfois à pied,
parfois en taxi partagé quand c’était loin. Le type de revenus où tu ne peux pas tomber malade parce que si tu
rates une journée, personne ne te paie. Mais il mettait de côté. Petit à petit.
Il ne voulait pas juste “marquer le coup”. Il voulait la fête qu’elle mérite. Il le disait comme ça : “Je veux qu’elle
ait la fête qu’elle mérite.”
Alors il a répondu, sûr de lui : — Je gère. T’inquiète.
Elle a souri. Pas le sourire “tu es trop mignon”. Un sourire différent. Plus haut. Plus exigeant. Le sourire qui dit
“on verra si tu tiens le niveau”. Puis elle a ajouté : — Parce qu’il faut pas me faire un truc bidon, hein.
Il a ri, pour masquer le coup. — “Bidon” genre quoi ?
Elle a haussé les épaules. — Genre pas un gâteau moche et deux bougies ici là. Je veux pas un truc pitié.
Le mot est resté en lui comme une lame : pitié. Elle a continué, tranquille : — Je veux un truc propre. Un endroit
classe. J’ai des gens qui vont venir.
“Des gens qui vont venir.” Pas “nous deux”. Pas “tes potes et moi”. Ses gens à elle. Son monde à elle.
Malik a dit oui. Il dit toujours oui.
4
Quand elle est partie ce soir-là, il a fermé la porte, puis il s’est assis par terre, dos contre le bois, tête dans les
mains. Il n’avait pas l’argent. Mais il allait le trouver.
Il a fini par l’emprunter. Pas à une banque. Qui va prêter à Malik ? Non. Il est allé voir des gens qu’on évite
d’habitude. On lui a filé l’argent avec des phrases courtes du genre “tu paies quand tu peux mais tu traînes pas”.
Il ne s’est pas plaint. Dans sa tête, ce n’était pas une dette. C’était de l’amour transformé en facture.
Le samedi est arrivé.
La fête, il l’a vraiment faite.
Il avait loué une petite salle à l’étage d’un bar-resto. Pas un grand endroit chic, non. Mais ça faisait illusion.
Lumière tamisée. Murs bordeaux foncé avec des cadres dorés un peu trop brillants. Un canapé en simili-cuir noir
dans le fond, les bords un peu usés mais jolis dans la pénombre.
Il avait gonflé des ballons dorés et rose métallisé qui restaient en l’air au plafond. Il avait commandé un gâteau
avec son prénom écrit dessus en crème blanche bien nette. Il avait payé un gars du quartier pour la musique —
pas une star, mais quelqu’un qui savait mettre l’ambiance avec deux grosses enceintes qui faisaient vibrer le sol.
Il n’avait presque pas mangé de la journée. Il n’était pas fatigué. Il flottait. Il tournait autour de la salle comme
quelqu’un qui prépare une surprise à la personne qu’il aime plus que lui-même. Il n’attendait qu’un moment :
ses yeux à elle quand elle entre.
Elle est montée les escaliers. Talons. Robe bordeaux moulante, courte, qui lui collait au corps comme une main.
Cheveux tirés en arrière. Boucles d’oreilles qui attrapaient la lumière. Elle avançait lentement, le menton
légèrement relevé, comme si l’escalier était son tapis rouge.
Quand elle est apparue dans la salle, tout le monde a crié son prénom. Les ballons “HAPPY BIRTHDAY”
renvoyaient des reflets dorés sur sa peau chaude. Le gâteau l’attendait sur la table basse. Elle brillait. Elle le
savait.
Elle a tourné la tête, lentement. Elle a fait l’inventaire : les invités, la musique, les verres déjà alignés, le décor,
les ballons, le gâteau. Elle n’a pas couru dans ses bras. Elle n’a pas fondu. Elle a observé. Puis elle a souri.
Malik attendait ce sourire depuis des jours. Il avait rêvé d’un “bébé c’est magnifique”, “personne n’a jamais fait
ça pour moi”, “tu t’es donné pour moi”.
Au lieu de ça, elle l’a pris par le poignet, l’a tiré un peu à l’écart vers un coin du mur, juste assez pour que les
autres n’entendent pas, et elle a murmuré : — C’est mignon… mais… j’espérais un peu mieux quand même.
Ça lui a coupé l’air. “C’est mignon.” “J’espérais mieux.” Tu peux frapper un homme, il encaisse. Tu peux même
lui crier dessus, il encaisse. Mais quand il s’est mis dans la dette pour que tu aies ta soirée de princesse, et que
tu appelles ça “mignon”, tu ne le blesses pas. Tu l’écrases.
Il n’a rien répondu. Il a juste hoché la tête, comme si c’était normal. Parce que même là, même après ça, il ne
voulait pas gâcher sa soirée à elle. Dans sa tête : c’est son jour. Ne fais pas le mec sensible. Ne fais pas d’histoire.
Et puis il y avait l’autre. Elle l’avait déjà mentionné : “mon meilleur ami”. “Mon gars sûr”. “Mon frère”. Issa.
Il était là. Chemise claire bien repassée. Montre brillante. Parfum lourd, chaud, un parfum qui prenait l’air autour
de lui et marquait le territoire. Posture relax. À l’aise tout de suite. Trop à l’aise. Comme un habitué, pas comme
un invité.
5
Elle a pris la main de Malik devant tout le monde et l’a amené vers Issa. — Bébé, je te présente Issa.
“Bébé”, devant l’autre. Ça sonnait comme : je te montre qui est qui.
Issa a tendu la main à Malik, sourire en coin. — Ah, c’est toi le fameux Malik.
“Le fameux Malik.” Pas “enchanté frère”. Plutôt : donc c’est toi qui finance.
Malik a serré sa main. A souri. A dit “tranquille hein”. Il a joué le mec posé. Il a refusé d’être jaloux en public
parce qu’il savait ce que Sara détestait le plus : “les gars collants, les gars qui veulent contrôler”.
Alors toute la soirée, il s’est retenu. Il l’a regardée danser. Il l’a regardée rire trop fort aux blagues d’Issa. Il l’a vue
poser sa main sur l’épaule d’Issa, se pencher près de son oreille pour lui parler tout bas, sa bouche presque contre
sa joue à lui. Elle n’avait jamais fait ça avec Malik au début. Avec Issa, si.
La musique a baissé un peu plus tard dans la soirée. Les gens commençaient à sortir respirer, fumer, prendre des
photos dans l’escalier. L’alcool tournait dans l’air comme du sucre chaud.
À un moment, Malik a levé la tête, et elle n’était plus là.
Au début, il s’est dit : toilettes. Puis il a remarqué qu’Issa n’était plus là non plus.
Son ventre a serré immédiatement. Une chaleur lourde, comme une alerte au fond du corps. Ce truc que tout
homme ressent un jour. Ce truc qui dit : tu le sais déjà.
Il n’a demandé à personne “vous l’avez vue ?” Il n’a pas crié. Il n’a pas cherché le drame. Il s’est levé calmement,
a passé la porte de la salle, et a pris le couloir du fond.
Le couloir derrière la salle était plus chaud que le reste. L’odeur changeait : moins parfumée, plus vraie. Mélange
de boissons renversées, de bois humide, de sueur. Et derrière ça, quelque chose de plus intime, plus dense. Le
genre d’odeur qui ne vient pas des verres.
Tout au bout, il y avait une petite pièce de stockage. Une porte pas vraiment fermée, juste poussée.
Il a entendu sa voix à elle avant de voir quoi que ce soit. Pas la voix qu’elle utilise avec tout le monde. Sa voix
douce. Sa voix basse. Sa voix quand elle veut plaire. Elle riait doucement. Pas fort. Le genre de rire qui dit “reste
là”. Puis il a entendu Issa. Sa voix à lui était plus grave, plus lente. Pas nerveuse. Pas gênée. Installée.
Le cœur de Malik tapait trop vite maintenant. Il a poussé la porte.
Et le temps s’est coupé.
Sara était assise à moitié sur une table en métal, juste à côté d’un tas de verres vides et d’un carton de boissons.
Les ballons dorés “HAPPY BIRTHDAY” se reflétaient dans le métal derrière elle, lumière chaude sur sa peau.
Sa robe bordeaux était remontée très haut sur ses cuisses. Vraiment haut. Ses jambes étaient ouvertes,
détendues, comme si elle l’avait déjà laissé prendre sa place entre elles depuis longtemps.
Issa était debout juste entre ses cuisses, si proche qu’il n’y avait plus d’espace entre leurs corps. Son bassin à lui
calé contre l’intérieur de ses cuisses à elle. Ses mains posées sur elle d’une manière qui n’était pas amicale. Une
main à plat sur sa hanche nue, tenant. L’autre remontée derrière sa nuque, dans ses cheveux, la guidant.
Le visage d’Issa était penché contre son cou. Pas un bisou rapide. Pas “je lui parle à l’oreille”. Sa bouche était
vraiment posée là, contre sa peau, à la base du cou, là où elle réagit tout de suite d’habitude. Il respirait contre
elle. Il glissait lentement. Il la goûtait. On le voyait.
6
Et Sara… Sara s’abandonnait. Sa tête était renversée légèrement en arrière, la bouche entrouverte, les yeux mi
fermés. Elle respirait fort, pas comme quelqu’un qui rigole. Comme quelqu’un qui prend du plaisir et qui essaie
de rester silencieuse parce qu’il y a des gens pas loin. Sa main à elle était posée sur l’avant-bras d’Issa. Pas pour
le repousser. Au contraire : ses doigts serraient. Elle le tenait près d’elle.
Ses cuisses ne cherchaient pas à se refermer. Elles l’encerclaient. Elle l’invitait. Elle l’acceptait.
C’était intime. Lent. Charnel. C’était eux deux seuls dans leur bulle alors que, officiellement, c’était SON
anniversaire à ELLE et LUI (Malik) avait tout payé.
Ce n’était pas un malentendu. Ce n’était pas une mauvaise position. On voyait dans leurs corps à tous les deux
qu’ils se connaissaient déjà comme ça. Ce n’était pas la première fois.
Sara l’a vu, lui. La porte venait de s’ouvrir. Malik était là, dans l’encadrement.
Elle a sursauté, oui, mais pas comme une fille qui a honte. Pas “oh mon Dieu Malik je peux expliquer”. C’était
juste un petit réflexe pour tirer sa robe vers le bas avec les doigts et couvrir un peu ses cuisses. Propre. Contrôle
d’image.
Elle a soufflé son prénom, presque agacée : — Malik… attends…
Sa voix ne disait pas “pardon”. Sa voix disait “ne fais pas de scène.”
Issa, lui, n’a pas bougé tout de suite. Il était encore entre ses jambes. Toujours collé. Il a juste tourné un peu la
tête, lentement, sans vraiment se détacher d’elle. Un regard qui disait clairement : Tu veux quoi ?
Et c’est ça qui l’a détruit.
Pas juste la position. Pas juste la bouche d’Issa contre son cou à elle. Pas juste le fait qu’elle l’accueillait, les
cuisses ouvertes, le souffle cassé.
Le calme.
Le calme avec lequel eux deux se comportaient comme si tout était normal. Comme si Malik était celui qui
exagérait. Comme si c’était lui qui dérangeait quelque chose qui ne le regardait pas.
Il n’a rien dit. Il n’a pas frappé Issa. Il n’a pas crié. Il n’a pas demandé “c’est quoi ça ?” parce qu’il savait très bien
ce que c’était.
Il a juste refermé la porte. Doucement. Sans claquer.
Il est retourné dans la salle en marchant droit, comme si rien ne s’était passé. Les gens riaient encore, la musique
tournait encore, quelqu’un l’a même tapé à l’épaule en rigolant “frère viens danser au lieu de faire ta tête”.
Il ne dansait pas.
Il est allé s’asseoir dans le canapé en simili-cuir noir, celui du fond. Il s’est penché en avant, les coudes posés sur
ses genoux, et il a caché son visage dans ses mains.
De loin, on aurait dit un mec un peu fatigué par la chaleur et l’alcool.
En vrai, c’était autre chose : c’était un cœur qui venait de comprendre qu’il était seul dans une salle qu’il avait
payée.
Chapitre 2 · APRÈS LA FÊTE
Il n’a presque pas dormi. La fête s’est terminée très tard, mais lui, il est rentré tôt dans sa tête. Il a passé le reste
de la nuit assis sur son matelas, dos contre le mur de sa chambre, à fixer la fenêtre ouverte. Dehors, dans la cour,
les voisines parlaient déjà avant même que le soleil se lève vraiment. Quelqu’un lavait des casseroles en tapant
un peu fort. Odeur d’eau de javel et de charbon humide. Dans la pièce, ça sentait encore son parfum à elle. Sara.
Mélangé à l’alcool sucré de la soirée. Et pire que tout, une trace d’un autre parfum sur elle qu’il n’arrivait pas à
oublier. Il n’avait pas ouvert son téléphone. Il n’arrivait pas à écrire. Qu’est-ce qu’il aurait dit ? “Pourquoi tu
l’avais entre tes jambes le soir de SA fête que MOI j’ai payée ?” Ça ne se dit pas. Pas quand tu veux encore garder
la personne. Pas quand tu es encore en mode “je peux réparer”. Alors il attendait. Il attendait comme un type
qui sait qu’on va venir lui donner une gifle et qui tend déjà la joue. C’est elle qui est venue. Fin de matinée. Elle
a frappé à la porte deux fois seulement et elle est entrée sans attendre qu’il réponde. Elle faisait toujours ça.
Comme si déjà ici, c’était chez elle. Il l’a regardée monter sur son matelas sans rien demander. Elle portait un
tee-shirt large qui n’était pas à elle. Pas un des siens non plus. Il a vu le détail. Il a vu aussi qu’elle n’avait pas l’air
brisée, pas l’air coupable, pas l’air d’une fille qui a fait une bêtise. Elle avait l’air… contrariée. Comme si le
problème, c’était lui. Elle s’est assise sur le bord du lit en face de lui, mais pas trop près, le dos droit, les bras
croisés sur la poitrine. Posture fermée. Défense prête. Elle a dit la première phrase sans même lui dire bonjour :
— Déjà, calme-toi. Malik n’avait pas encore parlé. Mais déjà, il devait se calmer. Il a juste levé les yeux vers elle.
Elle a enchaîné : — J’aime pas les mecs qui font des scènes. Tu sais ça. Les mots sont tombés comme une gifle
propre. “Les mecs qui font des scènes.” Comme si c’était lui qui avait crié. Comme si c’était lui qui avait dérapé.
Comme si c’était lui qui avait trahi. Il a avalé sa salive. — Je veux juste comprendre, il a dit doucement. Elle a
soufflé fort, agacée : — Comprendre quoi ? Il a relevé la tête vers elle, et sa voix a tremblé un peu malgré lui : —
Je vous ai vus. Sara, je vous ai vus. Dis pas que c’était rien. Elle a ri. Pas un grand rire. Un petit rire sec qui pique.
— Tu nous as vus quoi ? Il n’a pas réussi à dire les mots. Les images revenaient toutes seules. Elle, assise sur la
table. Sa robe remontée. Ses cuisses ouvertes. Issa collé entre elles. La bouche d’Issa contre son cou. Son visage
à elle, la bouche ouverte, les yeux fermés de plaisir. Il a juste dit : — T’étais avec lui. Trop près. C’était pas normal.
Elle a levé les yeux au ciel. — Donc maintenant je peux même plus parler à quelqu’un ? Incroyable. “Parler.” Elle
appelait ça parler. Il l’a regardée sans répondre. Elle a continué : — Tu veux quoi en fait ? Tu veux commencer à
me surveiller ? Tu veux vérifier où je vais ? Avec qui je reste ? Quoi, t’es mon père maintenant ? Tu te prends
pour qui ? Sa gorge s’est serrée. Il voulait répondre “je suis ton gars”. Mais il ne savait même plus si c’était vrai.
Il a essayé d’expliquer sans la pousser, sans l’allumer : — Juste… hier… je t’ai fait une fête. J’ai tout fait pour toi.
J’ai payé pour que tu sois heureuse. Et au milieu de ça… tu pars avec lui. Je… ça m’a fait mal. Il parlait doucement,
presque calmement. Comme si c’était lui qui devait faire attention à ne pas la blesser après ce qu’il avait vu. Elle
l’a regardé longtemps. Puis elle a lâché, pointant son doigt vers lui : — Voilà. On y est. Tu crois que parce que t’as
payé une salle et des ballons, tu m’as achetée. Tu crois que je te dois quelque chose. Tu crois que je dois rester
scotchée à toi toute la soirée juste pour que tu te sentes homme. Tu veux que je dise merci combien de fois
encore ? Hein ? Tu veux m’enfermer ? Les mots sont entrés dans lui comme des couteaux. Parce que ce n’était
pas vrai. Il ne voulait pas la “posséder”. Il voulait juste qu’elle le respecte. Il n’a pas su répondre. Et ça, elle l’a
senti. Elle a reculé un peu le menton, satisfaite. Elle avait repris l’avantage. Elle passait déjà en mode : “tu vois,
c’est toi le problème.” Il a senti la panique monter dans sa poitrine. Il déteste cette sensation. La chaleur dans
les yeux. La respiration qui saute. Cette impression qu’il va perdre la personne en face pour de bon et qu’il ne
peut rien faire. Il déteste ça parce qu’il sait : si je panique trop, elle va se lever et partir, et je ne la revois plus.
Alors il a essayé une autre porte. Sa dernière carte. Il a parlé plus bas : — Dis-moi juste… dis-moi la vérité… Il s’est
arrêté, a regardé ailleurs, puis a repris : — Y a quoi avec Issa ? Dis-le-moi franchement. Je vais pas te crier dessus.
Je veux juste pas être ridicule. Il l’a dit comme ça. “Je veux juste pas être ridicule.” Il n’a pas dit “ne me trompe
pas”. Il n’a pas dit “ne me mens pas”. Il a dit : je t’en supplie, laisse-moi au moins un petit peu de dignité. Elle n’a
pas répondu tout de suite. Elle l’a regardé comme on pèse une situation. Puis elle a dit lentement : — Issa, c’est
mon ami. Point. Et je ne vais pas perdre une amitié importante parce que toi, tu es fragile. Net comme ça. Elle
venait de retourner la scène entière. En une seule phrase, elle venait de re-écrire l’histoire : elle n’était pas en
8
tort, c’était lui le mec émotionnel, jaloux, lourd. Et elle y croyait. Elle ne jouait même pas. Elle y croyait vraiment.
Et lui… lui s’est senti rapetisser. Vraiment. Plus petit que tout à l’intérieur. On aurait dit que son corps tenait
encore la même taille, mais son respect à lui venait de rétrécir de moitié. Il restait là, tout mou, sans mots. Ça,
elle l’a vu. Elle s’est adoucie d’un coup. Sa voix a glissé, plus douce d’un coup comme si elle changeait de rôle,
comme si elle passait en mode caresse : — Bébé… viens. Elle s’est rapprochée. Elle n’était plus assise en face de
lui maintenant. Elle est montée sur le lit. Elle s’est glissée contre lui comme elle sait le faire, avec cette façon
d’utiliser son corps comme une clé. Elle a posé un genou de chaque côté de lui pour se mettre à califourchon sur
ses cuisses. Son poids sur lui. Son bassin posé juste contre le sien. Son tee-shirt large a glissé un peu. Il a vu un
morceau de peau. Son ventre à elle. Le début de sa poitrine, sans soutien-gorge dessous. Elle savait exactement
ce que ça lui faisait. Il a posé les mains sur ses hanches par réflexe. C’était toujours comme ça entre eux : même
quand il était fâché, même quand il avait mal, son corps répondait à elle avant sa tête. Elle a rapproché son visage
du sien. Tout près. Si près qu’il sentait sa respiration chaude sur sa bouche à lui. Elle l’a pas embrassé
directement. Elle a d’abord effleuré. Elle a juste frotté lentement sa bouche contre la sienne sans l’embrasser
vraiment. Des presque-baisers. Son nez contre son nez. Son souffle qui entrait dans le sien. Petit à petit elle l’a
fait fondre. En bas, son bassin à elle commençait déjà à bouger doucement contre le sien. Pas vite. Pas brutal.
Pas sauvage. Elle bougeait contre lui exprès, juste assez pour mettre de la chaleur entre leurs corps. À chaque
mouvement, son corps à lui répondait malgré lui. Il sentait qu’il réagissait, qu’il durcissait sous elle, et elle aussi.
Et elle le sentait. Et elle a souri contre sa bouche, juste un tout petit peu, parce qu’elle savait qu’elle l’avait. Ses
mains à elle sont montées le long de son torse. Pas pour l’attaquer. Pour le calmer. Pour l’endormir. Elle passait
ses paumes à plat sur lui, en le tenant, en le caressant comme si elle lui disait “chut”. Elle jouait la douceur après
la violence. Elle contrôlait le tempo. C’était son arme. Elle lui a murmuré contre la lèvre : — Tu vois bébé… je suis
là. Elle a recommencé à rouler ses hanches contre lui, lente, régulière. Elle s’abaissait sur lui, se pressait,
remontait un peu, redescendait. Le tissu entre eux ne cachait rien du mouvement. Il sentait sa chaleur. Elle
sentait la sienne. Il n’y avait plus l’odeur du bar, plus Issa, plus la table en métal. Il n’y avait qu’elle sur lui,
maintenant, dans sa chambre à lui, comme si ce monde-là effaçait l’autre. Sa bouche à elle a glissé dans son cou.
Elle a laissé sa lèvre ouverte traîner sur sa peau à lui. Elle ne mordait pas, elle gouttait. Elle savait où le toucher.
Elle savait exactement l’endroit où sa respiration se brise et où ses mains se crispent. Il a gémi. Tout petit. Pas un
vrai son. Juste un truc qui lui a échappé. Elle a souri encore contre son cou quand elle l’a entendu faire ce bruit
là. Parce que ça voulait dire “je te tiens”. Elle lui murmurait entre deux caresses, d’une voix douce, presque
comme si elle le berçait : — Arrête de stresser… je suis là bébé… je suis là avec toi, calme-toi… je suis là… À chaque
“je suis là”, elle poussait un peu plus son bassin contre le sien et le faisait sentir qu’elle était là, oui, maintenant,
sur lui, chaude, offerte. Elle lui donnait ce qu’il voulait le plus : l’illusion qu’il ne l’avait pas perdue. Elle savait qu’il
était en train de céder. Il le savait aussi. Et quand elle a senti que son corps à lui avait lâché toute la tension,
quand elle a senti que ses épaules s’étaient relâchées sous ses mains, elle l’a embrassé pour de vrai. Un vrai
baiser cette fois. Long. Profond. Avec tout ce qu’il voulait entendre mais qu’elle ne disait pas avec des mots. Elle
lui a fait croire, avec sa bouche, qu’il n’était pas en train de se faire remplacer. Et ça a marché. Il s’est raccroché
à elle comme quelqu’un qui se noie s’accroche à ce qu’on lui tend. Il a glissé ses mains dans son dos, sous le tee
shirt, peau contre peau. Il tremblait. Pas de désir seulement. De peur. Il avait peur qu’elle parte. Il avait peur
qu’elle lui dise “c’est fini”. Et elle sentait cette peur-là. Elle sentait qu’elle régnait sur ça. Elle a bougé encore un
peu contre lui, plus près, plus serrée. Il aurait fait n’importe quoi à ce moment-là pour qu’elle reste assise là,
juste comme ça, sur lui. N’importe quoi. Et c’est exactement ce qu’elle voulait. Elle lui tenait le cœur avec son
corps. Elle a posé son front contre le sien, tout doucement, et elle a soufflé : — On se dispute pas, ok ? Parce que
moi quand c’est trop, je me barre. Je déteste les dramas. Tu sais. Dis-moi que tu vas pas faire ça. Dis-moi que tu
vas pas m’étouffer. Sa voix était douce. Ses hanches, elles, continuaient à frotter lentement contre lui. Le
message était clair : si tu veux que ça continue, tu fermes ta bouche. Il a respiré fort. Il avait honte de sa réponse
avant même de la dire. Mais il l’a dite. — D’accord. Elle a levé les yeux vers lui, comme pour confirmer : — Tu me
prends pas la tête ? — Non. — Tu fais pas de crise pour rien ? — Non. — Tu me laisses respirer ? Il a mis un peu
de temps avant de réussir à répondre à celle-là. Il a fermé les yeux, et il a menti pour la garder. — Oui. Elle a
embrassé sa joue, puis sa bouche encore une fois. Puis, juste comme ça, elle s’est décollée de lui. Elle est
descendue de ses cuisses tranquillement, sans se presser, en réajustant son tee-shirt large. Comme si rien ne
9
venait de se passer. Comme si elle n’avait pas juste redressé la situation avec son corps au lieu de s’excuser. Elle
s’est levée, a récupéré son sac posé près de la table pliante, et elle a balancé : — Bon. Je vais voir quelqu’un. Je
reviens plus tard peut-être. Repose-toi. Dors un peu. Elle a quitté la chambre comme ça. Portière légère. Pas de
“je t’aime”. Pas de “pardon”. Pas de “tu comptes pour moi”. Rien. Juste : je passe si j’ai envie. Et la porte s’est
refermée derrière elle. Malik est resté assis sur le lit, encore chaud là où elle était assise. Il avait les mains posées
sur ses cuisses, comme si elle y était encore. Comme si son poids à elle était encore là. Comme si son odeur tenait
encore son corps en place. Il respirait fort. Il avait les yeux brillants, mais il refusait de pleurer. Il s’était calmé,
oui. Mais pas parce qu’il allait mieux. Parce qu’il venait de négocier sa propre humiliation contre le droit de la
garder. Son téléphone a vibré sur la table pliante. Numéro inconnu. Il a décroché. Une voix d’homme. Froide.
Sans émotion. — Tu me dois encore cent cinquante. C’est quand ? Il a mis un moment à répondre. Il regardait
encore la porte fermée. Il pensait à la salle. Aux ballons dorés. À la musique. Au gâteau. À Issa. À ses mains à lui
posées sur elle. À ses cuisses ouvertes. Au regard tranquille qu’ils ont eu quand il est entré. Il a fini par dire, d’une
voix basse : — Je vais trouver. Je vais payer. La voix a répondu : — Fais pas traîner. Après c’est plus le même tarif.
Ça a coupé. Dans la chambre, tout est redevenu silencieux d’un coup. Même le vieux ventilateur grinçait moins.
Malik est resté assis. Il s’est penché en avant, coudes sur les genoux, tête dans les mains. Et c’est là, dans cette
chaleur tranquille, seul, sans elle, qu’un truc a commencé à mourir. Ce n’était pas encore de la haine. Pas encore
de la colère. Pas encore du “je m’en fous de tout”. Non. Là maintenant, c’était autre chose. C’était le début du
vide.
Chapitre 3 · LE PRIX
Le prix Les jours après la fête n’ont pas ralenti. Ils ont serré. Le premier rappel est tombé dès le lundi. Puis le
mardi. Puis encore le jeudi. Toujours le même ton : sec, sans émotion, sans menace directe mais sans douceur
non plus. “On t’a avancé. Maintenant tu rembourses.” Malik devait encore cent cinquante au gars qui lui avait
passé l’argent pour la salle. Puis il y avait le DJ. Puis le gâteau. Puis les boissons que quelqu’un a “oubliées” de
payer sur place et que, bizarrement, tout le monde a supposé que c’était pour lui. Ça ne paraît pas énorme à
quelqu’un qui a un vrai salaire. Mais pour lui, c’était assez pour casser son mois entier. Alors il a commencé à
couper sur lui-même. Le matin, il disait qu’il n’avait pas faim. C’était faux. Il avait la tête lourde mais le ventre
vide. Il avalait un sachet d’eau fraîche et c’était tout. Il gardait ses billets pour rendre ce qu’il devait. Il a vendu
des trucs aussi. Son petit casque qu’il aimait trop, celui avec lequel il faisait passer le temps quand il marchait
longtemps pour une livraison. Parti. Son vieux téléphone de secours. Parti. Une paire de baskets qu’il gardait
propres “pour sortir avec elle”. Vendue. À chaque fois qu’il laissait un truc partir, il se disait “c’est rien, c’est du
matériel”. Il se répétait ça pour pas avoir l’impression de s’enlever des morceaux de vie. Il décrochait aussi quand
sa famille appelait. Sa grande sœur voulait savoir s’il mangeait bien. “T’as maigri hein, sérieux Malik, t’es sûr que
tout va ?” Il répondait toujours la même phrase : “Ça va, je gère.” Il disait ça avec un ton tellement tranquille que
ça sonnait vrai. Il ne “gérait” rien du tout. Il survivait avec son corps, et son corps commençait déjà à dire qu’il
n’en pouvait plus. Sara, elle, bougeait différemment maintenant. Avant, elle l’appelait juste pour parler. Pour
raconter sa journée. Pour se plaindre d’une copine. Pour envoyer des vocaux de six minutes où elle souffle entre
les phrases. Maintenant, elle ne l’appelait plus trop pour ça. Elle répondait encore, mais c’était sec. “Occupée
là.” “Je dors.” “Je suis sortie vite fait.” “Je rentre tard. Demain on parle.” Les “bébé ❤️” diminuaient. Les “mon
cœur” disparaissaient. Il voyait le langage changer, petit à petit, comme une batterie qui se vide. Mais elle n’avait
pas disparu complètement. Elle venait encore le voir. Seulement… ce n’était plus pareil. Elle ne venait pas parce
qu’elle voulait lui faire un câlin et regarder le plafond avec lui. Elle venait parce que, parfois, tard, la nuit, elle
avait besoin de quelque chose — et ce quelque chose, elle savait exactement où le prendre. Ce soir-là, ça a
commencé par un message. “Tu dors ?” Il a répondu tout de suite : “Non.” Mensonge. Il dormait à moitié, plié
sur le matelas avec son avant-bras sous sa tête. Il s’est redressé d’un coup. Elle a juste répondu : “J’arrive.” Pas
“je peux venir ?” Pas “t’es dispo ?” Juste : “J’arrive.” Il a senti son ventre se resserrer immédiatement. L’excitation.
Et la peur. Toujours les deux. Il a regardé la chambre. C’était pas présentable. Il a vite remis la table pliante contre
le mur, secoué le drap pour enlever la poussière. Il a allumé le ventilateur. Il voulait pas qu’elle dise qu’il fait trop
chaud. Il voulait pas qu’elle se plaigne. Il voulait pas la perdre pour une raison idiote. Elle est arrivée sans faire
de bruit. Elle a frappé à la porte deux fois seulement et elle est entrée sans attendre. Elle faisait toujours ça.
Comme si c’était chez elle. Pas maquillée cette fois. Pas préparée comme à la fête. Cheveux attachés vite fait.
Short en coton. Petit débardeur simple. Elle avait cet air fatigué des filles qui ne veulent pas discuter longtemps
: juste se poser quelque part où on va les tenir. Elle n’a pas dit “salut”. Elle n’a pas dit “ça va”. Elle a juste soufflé,
un peu bas : — Je veux dormir ici. Ces mots-là, ils l’ont toujours cassé. Parce que ça sonnait comme “tu es mon
endroit où je peux tomber”. Et Malik vivait pour ça. Il s’est écarté. Elle est entrée. Elle s’est laissée tomber sur
son matelas sans même enlever ses chaussures au début, puis elle les a fait glisser du bout du pied. Elle s’est
tournée sur le côté, dos à lui, et elle a tiré le drap vers elle. Tout de suite, elle a pris la place du milieu comme si
c’était son lit à elle. — Tu viens pas ? elle a murmuré sans se retourner. Il l’a rejointe. Ils se sont allongés côte à
côte. Le ventilateur faisait son bruit irrégulier, tac tac tac. L’air était lourd. Elle a bougé en arrière jusqu’à ce que
son dos soit collé à son torse. Sa peau à elle était chaude. Il a passé un bras autour d’elle par réflexe, juste pour
la tenir. Doucement. Toujours doucement. Elle a glissé sa main à elle sur la sienne. Au début, il a cru qu’elle
voulait juste être tenue. Puis elle a guidé sa main plus bas. Sans parler. Elle a descendu sa main à elle sur sa
11
propre cuisse, puis sous le short, puis encore un peu plus, jusqu’à ce que ses doigts à lui soient exactement là où
elle les voulait. Elle n’a pas demandé. Elle l’a posé. C’était précis. Habitué. Il a senti son cœur taper. Elle a soufflé
très bas, la bouche posée contre son cou à lui maintenant parce qu’elle s’était tournée face à lui, sa jambe relevée
par-dessus sa hanche pour le coincer contre elle : — Fais juste… s’il te plaît… Sa voix n’était pas dure. Pas
arrogante. Elle parlait comme une fille fatiguée qui veut qu’on la rassure physiquement pour enfin dormir. Il a
bougé ses doigts pour elle. Doucement. Il cherchait son rythme à elle, pas le sien. Il voulait qu’elle soit bien. Il
voulait la garder. Tout en lui disait : “Donne-lui ce qu’elle veut et elle va rester.” Elle a gémi doucement dès qu’il
a trouvé le bon mouvement. Pas du bruit pour jouer. Un vrai petit son, étouffé. Elle cachait sa bouche contre sa
gorge à lui, comme si elle avait honte qu’on l’entende dans la cour. À chaque respiration elle laissait passer un
“mmh…” chaud, mou. Par moments elle serrait un peu les dents puis relâchait tout son corps contre lui, comme
si quelque chose fondait en elle. Elle le tenait aussi. Elle gardait sa main à lui là où elle voulait. Elle menait. Si
Malik accélérait trop, elle ralentissait sa main en serrant son poignet. Si Malik hésitait, elle roulait ses hanches
contre sa paume pour lui montrer quoi faire sans parler. C’était clair : elle prenait, il donnait. Puis son corps à elle
s’est tendu d’un coup contre lui. Il l’a sentie se crisper, retenir sa respiration, puis trembler contre lui en
s’accrochant à son tee-shirt. Son visage était collé à son cou à lui, et il sentait tout son souffle trembler contre sa
peau. Elle a lâché un son plus haut, bref, incontrôlé. Après ça, son corps s’est relâché d’un seul coup. Elle a respiré
long, très long, comme quelqu’un qui vient de poser un sac trop lourd. Et tout s’est arrêté. Elle a lâché son
poignet. Ses doigts à lui étaient encore posés là, mais elle ne bougeait plus. Elle avait déjà décroché. Déjà en train
de partir dans le sommeil. Elle n’a pas dit merci. Elle n’a pas relevé la tête pour l’embrasser. Elle n’a pas demandé
“ça va toi ?”. Elle a juste glissé un peu plus contre lui, comme si elle voulait se couler dans sa poitrine, et elle a
soufflé, déjà à moitié partie : — Dors avec moi… Deux secondes après, elle dormait. Respiration lente. Main
abandonnée sur lui. Sa cuisse posée par-dessus son bassin comme si elle le gardait. Comme si elle disait “ne
bouge pas, t’es à moi jusqu’au matin”. Pour elle, c’était fini. Réglé. Elle avait pris ce dont elle avait besoin et son
corps s’était éteint, en sécurité, posé sur lui. Pour lui, pas du tout. Malik ne dormait pas. Il était resté sur le dos,
les yeux ouverts dans le noir. Son bras entourait encore Sara parce qu’il avait peur que, si son bras bougeait, elle
se réveille, dise “je rentre” et s’en aille. Son cœur était lourd à un point qui faisait mal physiquement. Il la serrait
comme quelqu’un qui retient une chose qui glisse déjà. Et dans sa tête, ça tournait. Il pensait à la dette. Il pensait
aux appels. Il pensait à la salle. Aux ballons dorés. À la musique. Au gâteau. À Issa entre ses cuisses dans la réserve
du bar. À la façon dont elle avait gémi là-bas, la tête en arrière, la bouche ouverte, pour un autre. Et à la façon
dont, ici, ce soir, elle avait pressé sa jambe entre les siennes, avait pris sa main, et s’était servie de lui juste pour
s’endormir tranquille. Son téléphone a vibré sur la table pliante. Il a tendu la main très doucement pour ne pas
la réveiller. Message. “On a dit pas plus d’une semaine. Je veux une avance demain.” Son ventre s’est noué. Il a
tourné la tête vers elle. Elle dormait profond, la bouche légèrement ouverte, l’air douce, presque innocente. On
aurait dit une fille qui n’a fait de mal à personne. Ça, c’était presque cruel. Parce que lui, il ne dormait pas. Lui, il
payait. Lui, il encaissait. Lui, il commençait à se vider. Il a senti quelque chose changer à l’intérieur. Pas de la
jalousie seulement. Pas juste du manque. Pas juste du désir. Autre chose. Comme si son cœur, pressé trop fort
trop longtemps, commençait à s’endormir juste pour ne plus sentir. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Elle oui. Et
ce détail-là, ce détail précis, c’est ce qui a commencé à le tuer de l’intérieur.
Chapitre 4 · L’HUMILIATION PUBLIQUE
C’était un samedi soir, dehors cette fois. Pas la petite salle louée discrètement. Là, c’était une vraie terrasse, un
bar où il y avait du monde, du bruit, des verres qui claquent et de la musique qui sortait trop fort d’une enceinte
fatiguée. L’endroit où tout le monde voit tout le monde. Ils étaient venus “en équipe”, comme elle disait. “On
sort tous ensemble, c’est chill, viens.” Sara avait envoyé ça à Malik avec un cœur, comme une invitation officielle.
Il avait dit oui sans réfléchir. Il disait oui toujours, même maintenant, même après. Il s’est pointé avec son tee
shirt le plus propre, son jean le moins abîmé, les mains lavées à fond comme si ça changeait quelque chose. Il
avait l’air correct. Il avait essayé.
Sara, elle, était déjà là. Elle était assise dos au mur, sur une banquette, jambe croisée sur l’autre, un de ces petits
tops qui tiennent à peine par deux bretelles fines. Son ventre était nu. Sa peau brillait un peu sous la lumière
chaude de la terrasse. Elle riait, tête renversée. Elle jouait avec sa paille du bout de la langue. Issa était assis à
côté d’elle, un bras posé derrière elle sur le dossier de la banquette. Tranquille. Installé.
Quand Malik est arrivé, elle ne s’est pas levée. Elle n’a pas couru vers lui. Elle n’a pas dit “regardez c’est lui”. Non.
Elle a juste fait un petit signe de la main, genre “viens”, comme on appelle quelqu’un qu’on connaît déjà. Déjà,
ça pique.
Lui, il a pris une chaise basse — pas celle à côté d’elle, parce que celle à côté d’elle était déjà prise par Issa —
mais un peu en face, un peu sur le côté. Position bâtarde. Présent, mais pas prioritaire. Il essayait de sourire. Il
essayait de tenir le rôle du gars posé. Il voulait pas faire celui qui colle, pas faire celui qui réclame. Sara déteste
les mecs “collants”, elle l’a assez répété. Et Malik avait appris à se punir lui-même avant qu’elle ait besoin de le
faire.
La conversation tournait autour d’elle. Elle parlait, ils riaient. Elle racontait une histoire sur son boulot, sur une
collègue qui l’énerve, sur “cette jalouse là”. À chaque punchline, tout le monde rigolait. Issa surtout. Issa rigolait
d’elle comme si c’était sa meuf. Et ce détail-là, c’était déjà trop. Mais ça allait grimper.
À un moment, Sara a pris son verre, une main autour du gobelet en plastique transparent, les ongles posés
dessus, et elle a dit : — Non mais Malik il est trop… comment dire… Elle s’est tournée vers Issa comme si Issa
pouvait traduire Malik mieux que Malik lui-même. — Dis-lui toi. Dis-lui comment il est.
Issa a souri, tranquille, le coude toujours posé derrière elle sur le dossier, son torse un peu tourné vers elle. Il ne
regardait pas Malik comme un rival. Il le regardait comme un figurant. Il a dit : — Tendu.
Elle a ri. — Voilà. Tendu. Merci. Puis elle a levé les yeux vers Malik. — Faut que tu te détendes un peu, bébé. T’es
trop sérieux tout le temps.
Tout le monde a entendu “bébé”. Mais ce “bébé”-là n’était pas doux. C’était condescendant. C’était un “bébé”
qui tape sur la tête. Malik a tenté un sourire. Juste pour survivre à la scène. — Je suis calme là, a-t-il dit.
Sara a soufflé, bruyamment, exprès pour que les autres voient qu’elle est fatiguée de lui. — Tu vois ? C’est
exactement ça. Tu dis “je suis calme là” mais ta tête elle dit l’inverse. Regarde ta tête. Les autres ont rigolé. Pas
méchamment contre lui. Mais ce n’était pas pour lui non plus. C’était ce rire de groupe où tout le monde se range
toujours du côté de celle qui mène l’énergie. Là, c’était elle. Toujours elle.
Il a encaissé. Il a voulu dire “je suis juste fatigué en ce moment”. Expliquer un peu. Sortir un truc du cœur, comme
il le faisait avant. Dire qu’il dort pas, qu’il mange pas, qu’il rembourse encore, que ça tire de partout dans sa tête.
Il a ouvert la bouche.
13
Elle l’a coupé tout de suite : — Chut, sérieux, tais-toi un peu.
Elle n’a pas crié. Elle n’a pas dit ça avec violence. Elle l’a dit comme on dit “bébé calme-toi, les grands parlent”.
Et c’était pire.
Le monde s’est figé deux secondes pour lui. Parce que ce n’était pas juste “tais-toi”. C’était “tais-toi devant eux.”
C’était “je t’abaisse devant mes gens”. C’était “je te remets à ta place, et ma place à moi, c’est pas à côté de toi.
C’est au-dessus de toi.”
Il a baissé les yeux. Il n’a plus rien dit. Il aurait pu dire “tu me parles mal”. Il aurait pu dire “me parle pas comme
ça devant les autres”. Il aurait pu se lever, partir, claquer la chaise, sauver juste un petit morceau de dignité. Mais
il est resté assis.
Pourquoi ? Parce qu’il avait peur. Pas peur de se battre. Pas peur d’Issa. Pas peur de la honte. Non. Peur que si
jamais il la “contrarie” devant les autres, elle coupe tout définitivement. Et il préférait rester humilié devant six
personnes que la perdre devant une seule. Alors il s’est tu.
Il buvait sans sentir le goût. Il les regardait jouer entre eux. Sara bougeait beaucoup. Elle riait fort. Elle racontait
sa vie, sa journée, ses petites guerres de fierté. Mais le pire, c’était la façon dont elle parlait d’elle et Issa comme
si c’était une équipe.
“Tu sais Issa, je lui ai dit quoi déjà ?” “Dis-leur Issa comment je l’ai gérée hier.” “Tu connais Issa hein, il dit toujours
la vérité lui.”
À chaque fois qu’elle disait “Issa”, son corps à elle se tournait vers lui. Son genou le touchait. Son épaule cherchait
la sienne. Son rire allait dans sa direction à lui, pas vers Malik.
Et les autres voyaient. Tout le monde voyait. Et personne ne disait rien parce que personne ne défend jamais le
gars qui aime trop. Le gars qui reste. Le gars qui pardonne. Le gars qui donne tout. Le gars qui baisse la tête. Le
gars comme Malik.
Le respect avait changé de camp, et ce n’est pas Malik qui l’avait.
Le moment clé est arrivé plus tard, quand ils se sont tous levés en même temps pour bouger un peu, prendre
l’air, descendre une marche plus bas de la terrasse. Petit mouvement de groupe. Les verres à la main. La musique
venait d’un téléphone posé dans un pot de fleurs retourné. On entendait une basse étouffée. Il faisait chaud.
Sara avançait devant, un peu en équilibre sur ses talons, une main en l’air en train d’expliquer une histoire. Elle
adorait être regardée. Elle adorait être le centre. Issa marchait juste derrière elle.
Et là, ça s’est fait comme si c’était normal : Issa a posé sa main dans le bas de son dos à elle. Pas
“accidentellement”, pas un contact rapide en mode “passe devant”. Non. Sa main s’est posée, s’est calée, s’est
installée juste au-dessus de ses hanches, là où la peau était découverte entre son jean taille basse et le tissu court
de son top. Paume à plat. Doigts légèrement courbés sur elle.
Main de mec sur sa meuf. Clair. Propre. Public.
Sara ne l’a pas repoussée. Au contraire : dès qu’elle a senti cette main-là dans son dos, son corps à elle a changé.
C’était subtil, mais Malik l’a vu. Elle s’est tenue différemment. Elle s’est cambrée juste un peu plus. Elle a ralenti
sa marche. Elle s’est laissée guider. Comme si cette main disait : “c’est moi qui l’emmène.”
Et cette image-là — Issa derrière elle, main posée bas sur elle, elle qui se laisse mener — c’était pire que la réserve
du bar. Parce que dans la réserve du bar, c’était caché. Là, c’était affiché. Ça disait à tout le monde autour :
“Regardez bien les rôles. C’est comme ça que ça marche maintenant.”
14
Malik l’a senti physiquement. Vraiment physiquement. Ça lui a tapé dans la poitrine comme une vraie douleur.
Pas un truc mental. Une vraie brûlure. Une chaleur sale dans la gorge, comme quand tu retiens un cri trop
longtemps. Il a tout avalé. Il a avalé le fait qu’Issa la touchait comme ça, devant lui. Il a avalé le fait qu’elle
acceptait ça, devant lui. Il a avalé le fait que personne ne s’est tourné vers lui pour dire “ah ouais, mais Malik
alors… ?” Il a avalé le fait qu’il n’existait plus, sauf comme décor.
Il s’est senti inutile. Il s’est senti ridicule. Il s’est senti transparent. Et il n’a rien dit. Il n’a pas fait de scène. Pour
elle. Toujours pour elle. Toujours cette idée en lui : “Si je tiens encore un peu, elle va revenir. Elle va se calmer.
Elle va voir que je suis resté. Et elle va me respecter pour ça.”
Il ne comprenait pas encore que rester comme ça, ce n’est pas vu comme de la loyauté. C’est vu comme de la
faiblesse.
La soirée s’est finie tard. Enfin, pour tout le monde sauf lui. Les autres parlaient encore de bouger “quelque part
après”, peut-être chez un tel, peut-être chez une copine “où on peut finir tranquille”. Des regards se croisaient.
Des sourires glissaient. Ce n’était pas des phrases claires, mais c’était assez clair pour comprendre : la nuit n’était
pas finie pour eux. Pour Malik, si.
À un moment, Sara lui a lâché sans le regarder droit, yeux déjà ailleurs : — Je reste pas chez toi ce soir. Je suis
KO. J’ai grave besoin de dormir chez moi.
Chez moi. Pas “avec toi”. Chez moi.
Elle a terminé avec un petit : — On se parle demain, ok ? Sois pas lourd.
“Sois pas lourd.” Dernière gifle. Aucune tendresse. Aucune main sur sa joue. Même pas un baiser rapide pour
faire semblant. Rien.
Il a dit juste : — D’accord. Il s’est détesté en disant ce mot-là. Parce qu’il entendait sa propre voix et il savait que
cette voix-là n’avait plus d’os. Juste du mou.
Elle est repartie avec les autres. Issa aussi. Bien sûr qu’Issa aussi.
Malik est rentré seul.
Le chemin du retour ressemblait à rien. Les lampadaires faisaient des ronds jaunes sur le trottoir. L’air était
encore chaud et lourd. Ses pieds traînaient. Il marchait sans vraiment regarder devant lui. Il n’avait pas bu tant
que ça, mais il était ivre d’un autre truc : la honte.
Rentré dans sa chambre, il a fermé la porte et il est resté debout derrière, main sur la poignée, sans bouger.
Comme s’il attendait qu’elle frappe. Comme s’il espérait, encore, qu’elle change d’avis à la dernière seconde,
qu’elle dise “je suis là ouvre-moi”.
Personne n’a frappé.
Il s’est laissé tomber sur le matelas sans même enlever ses chaussures. Pas de message. Pas de “rentre bien”.
Pas de “tu dors ?”. Rien.
Pas de câlin pour recoller les morceaux. Pas de corps posé contre le sien pour le calmer. Pas de “je suis là bébé”.
Rien.
Juste lui, seul, dans sa chambre trop chaude, avec le bruit du ventilateur qui tape et l’odeur d’elle encore dans
ses draps alors qu’elle ne dort même plus dedans.
Il avait tellement mal qu’il ne sentait même plus la douleur clairement. C’était devenu sourd, étouffé. Un feu qui
brûle lentement à l’intérieur sans faire de lumière.
Ce soir-là, Malik a compris un truc sans encore l’accepter : il n’était plus son gars. Il était devenu le mec qui
finance, le mec qui rassure, le mec qui reste disponible quand elle a froid ou quand elle veut du corps — mais
pas celui qu’elle respecte en public.
Il venait de perdre sa place sans qu’on lui dise clairement “c’est fini.” Et ça, c’est pire que d’être quitté.
